13 mars 2006
Un jour, au hammam
La ronde rêvait d'aller au hammam. L'ambiance orientale, la chaleur, l'idée de s'occuper de son corps trop négligé, et puis aussi le thé à la menthe, l'odeur des huiles de massage... Mais à chaque invitation de ses amies, elle déclinait, invoquant les mêmes prétextes fallacieux que lorsqu'on lui proposait d'aller à la piscine. Parce que le hammam, bien sûr, impliquait de se dénuder et de se mouvoir ainsi en public. Sans même la perspective de s'immerger dans l'eau.
Et puis un jour, une amie de passage à Paris ne lui laissa pas le choix. C'était une fille différente, de celles à qui on ne dit pas qu'on peut pas se mettre nue devant elle, qu'on se sent trop grosse. Le style de fille qui n'aurait d'ailleurs jamais regardé les bourrelets de qui que ce soit et que ce genre de considérations futiles semblait dépasser. Non pas qu'elle fût indifférente, mais son chemin avait été et serait toujours semé d'embuches bien plus insurmontables que quelques kilos en trop.
Alors, un peu malgré elle, la ronde se laissa faire et accepta de l'accompagner. Dès qu'elle entra dans la mosquée, elle fut submergée par l'odeur de l'huile qui sentait à la fois l'amande, l'argan, le thym et la lavande. La vapeur aussi, lui fit presque peur, comme si l'air saturé d'humidité ne parvenait pas à l'oxygéner. Et puis, petit à petit, elle s'habitua. Première bonne surprise, il n'y avait pas que des jeunes femmes au corps parfait. Vieilles marocaines aux seins lourds, femmes à la maigreur maladive, futures mères et copines étudiantes formaient un groupe disparate et hétéroclite, au sein duquel la ronde pouvait presque trouver sa place.
Elle resta malgré tout un long moment entortillée dans son paréo devenu instantanément humide et collant. Son amie, elle, fut tout de suite nue, offrant le spectacle de son corps brut et sûr. Ses hanches pleines étaient rassurantes et ses longs cheveux noirs lui donnaient l'air d'une orientale. Il émanait d'elle une telle vérité, un aspect si terrien, que la ronde se sentait presque apaisée. Elles s'installèrent dans une alcôve, et commençèrent le rituel consistant à s'oindre de savon noir. Mais la ronde, toujours bridée par ses complexes, se contentait de s'enduire les bras, refusant l'idée de tomber le paréo. Alors son amie eut ce geste dont elle ne soupçonna probablement jamais les répercussion ni la portée.
D'un geste doux mais sans appel, elle ota le tissu trempé et commença à l'enduire de mélasse noire. Le dos, puis les bras, le ventre, les jambes. Elle la lava comme une mère l'aurait fait. La ronde en pleura d'émotion, ses larmes se mêlant aux gouttes de vapeur. Difficile de trouver les mots pour dire ce qu'elle ressentit. Entre ces mains énergiques et amicales, son corps devenait aimable et pouvait être touché. Elle qui avait si souvent eu l'impression d'inspirer le dégoût, devenait l'objet d'une attention inespérée. Il n'y avait pas d'ambiguité dans le geste de son amie. En la lavant elle faisait simplement d'elle son égale.
Le reste de l'après-midi, je ne m'en souviens pas. Je garde juste en mémoire ces quelques minutes de plénitude. Et regrette que cette amie, partie aujourd'hui, n'ait jamais su.
Commentaires
chaque jour, j'attend tes posts avec une impatience accrue, c'est du sucre de cane.... c'est un régal..merci
Merci Winon, tes compliments me touchent énormément. J'aime l'idée du sucre de canne...miam !
Contente que celui-ci t'ait plû, parce que ce souvenir est de ceux qui font du bien et du mal à la fois...
waou
je la trouve trop jolie ton histoire!!!
et très érotique aussi je doit l'avouer!!!
(érotique n'a rien de malsain dans mon éspri!!!)
Oui, beau et très doux. Ce qu'il faudrait arriver à retrouver, c'est ce lâcher-prise qui a été le tien à ce moment-là, cette simplicité du geste tranquillement imposé. Mais sans qu'il soit imposé. Ce doit être possible, même si difficile.
Misslitchi, tu n'avais pas besoin de préciser qu'il n'y avait rien de malsain dans ton appréciation. Il se trouve que ce moment là n'a pas été à proprement parler érotique pour moi, plutôt sensuel. Mais une fois écrit, un texte échappe à son "auteur" (je trouve le terme prétentieux en ce qui me concerne mais pas trouvé mieux), alors si tu le trouves érotique, tant mieux, c'est qu'en tous cas il est... inspirant ! Et de toute façon, l'érotisme entre deux femmes n'est pas à mon sens malsain. Merci en tous cas de ton commentaire !
Louise, c'est exactement ça, un moment de "lacher prise". J'en avais déjà connu quand même, notamment avec mon amoureux, mais avec une amie, jamais, encore moins dans un lieu où tout concourrait à me rendre mal à l'aise. Mais il y a un avant et un après ce jour là, elle m'a en quelque sorte libérée. Je suis tjs aussi complexée par moments, mais bon, j'ose plus de choses. Et le hammam, désormais, j'y retourne sans appréhension. A bientôt.
C'est magnifique et si bien raconté ; Comme quoi , ce pourrait être si simple et bien plus joli la vie , avec un peu moins de connerie et plus d'ouverture ;
Très beau récit , et oui , belle amitié .
Tu m'as donné les larmes aux yeux.
Hélas, je pense que les personnes comme ça sont assez rares...
Oui, ces personnes sont rares, et cette amie est aujourd'hui décédée. Merci d'avoir eu les larmes aux yeux...
je viens de lire ce post mais après celui du massage. Moi aussi la première fois j'ai eu cette apprehension d'être nu devant d'autres et puis assez vite je me suis rendue compte que le regard que l'on pouvait porter sur moi était juste un regard parceque je suis là et que j'existe.
C'est très bien dit, "A l'est d'eden"...
Merci :)
un peu pertubée "ailleurs", j'ai raté des pages chez toi... comme je le regrette!
si bientôt un espion relit ton blog depuis le début, ce sera moi!
SIMPLEMENT SUPERBE!! Bravo pour cette poésie, cette vérité, cette simplicité du corps.
Avoir réussi a rendre ce geste d'une femme à une femme sans qu'a aucun moment on est pu penser a un geste sexuel c'est superbe! bravo!
PS: moi aussi je crois etre ronde mais attention; j'ai la cheville fine!!!
La cheville fine, c'est super important. La mienne n'est pas hyper fine, mais bon, elle existe quoi. Le mollet ne se termine pas au niveau du talon. Et ça, ça change la physionomie d'une jambe ! ;-)
Merci sinon pour ton compliment. Ce texte me tient à coeur, parce que je ne sais pas si c'est explicite, mais cette amie est décédée depuis. Et ce souvenir est le plus fort qui me reste d'elle.
Bienvenue ici, en tous cas, Aurélie
quelle bele mise à nu
ce temoignage est très poignant! en plus d'avoir les larmes aux yeux, j'en ai le noeud dans la gorge! on sent bien l'emotion du moment vécu, et le desespoir que ton amie n'ait jamais su ce qu'elle t'a fait vivre à cet instant précis!
merci de te livrer comme tu le fais!
c'est un régal de te lire!
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