J'aimerais pouvoir écrire que la ronde franchit cette porte, qu'elle prit ses petits contre elle et qu'elle fut submergée d'un amour maternel qui lui fit oublier qu'il lui avait fallu trois jours pour découvrir ses enfants.

Mais ce fut un peu moins idéal et les chemins de la maternité furent plus sinueux et moins tranquilles.

Pour commencer, derrière la porte orange, il y avait un premier sas, dans lequel elle dût se déshabiller entièrement. Ensuite, il fallut se laver les mains plusieurs fois, avec des produits différents qui sentaient tous le détergent. Une fois cette "désinfection" accomplie, vêtue d'une blouse en papier et la tête recouverte d'un filet, elle entra dans la "salle des prémas". Le bruit des moniteurs y était assourdissant. Il deviendrait, au fil des jours qu'elle passerait ici, à la fois familier et angoissant. La pièce était immense. Les couveuses étaient alignées en rang d'oignons, des fils et des tuyaux en tous genre en sortaient de toutes part. A première vue, l'endroit évoquait plus une usine de technologie de pointe qu'une nurserie. Après quelques instants, elle vit les petits corps branchés et haletants qu'abritaient les berceaux de plexiglas. Le coeur serré elle pria pour que les siens soient un peu plus robustes.

Une puéricultrice la guida vers une première couveuse, vide. "Votre petite fille arrive, son infirmière est en train de finir sa toilette". Le malaise s'installa insidieusement. "Son infirmière". Qui était cette ennemie, cette femme qui avait déjà pris dans ses bras le bébé qu'elle même n'avait jamais vu ? Sa fille devait la prendre pour sa véritable mère, c'était sûr. Elle n'était plus qu'un ventre vide et on lui avait volé ses enfants. La jeune puéricultrice en question arriva, serrant contre elle une minuscule poupée nue, avec, sur sa tête en épingle, un petit bonnet rose. "Voilà votre petite L, madame". On la fit asseoir parce que ses jambes tremblaient. On déposa ensuite au creux de son coude son enfant. Les larmes se bousculaient au seuil de ses yeux sans se décider à couler. Le visage de sa fille ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait imaginé depuis trois jours, ni au polaroid pris le soir de sa naissance. Une tête d'épingle dévorée par de grands yeux noirs qui tentaient si fort de la fixer qu'ils en louchaient. Du colyre jaune en coulait, "conjonctivite du préma", expliqua l'infirmière. De son nez dépassait le fil blanc de la sonde alimentaire, l'enfant étant trop petite pour manger autrement. La ronde examina le corps frêle et osseux de son bébé et elle ne vit que l'étrange duvet noir qui le recouvrait. Sa fille était en réalité un bébé chimpanzé. Et elle, mère si indigne, n'arrivait pas, malgré toute la volonté du monde, ni à la reconnaitre, encore moins à s'extasier.

Elles étaient là, toutes les deux, à se fixer, incrédules, à se demander comment s'apprivoiser. Et la ronde ne pouvait oter de son esprit que pour le nourrisson blotti contre elle, elle n'était rien d'autre qu'une puéricultrice de plus. Et le plus douloureux était de s'avouer qu'après tout, on aurait pu lui confier à elle aussi n'importe quel autre enfant, elle n'aurait probablement pas vu la différence. Elle avait été si persuadée qu'un seul regard suffirait...

La petite fille se mit à pleurer, interrompant ces sombres pensées. Le désarroi de la ronde ne fit qu'empirer. C'est à cet instant que son premier geste de mère les sauva toutes deux du naufrage.

La ronde fit courir son doigt le long du dos doux et velu du bébé. Au contact de son index, l'enfant jusque là recroquevillée, s'étira avec volupté et se cambra comme un chat. Les pleurs s'arrêtèrent comme par enchantement, et les paupières se fermèrent. La poupée s'était endormie.

"Et voilà, c'est le miracle des mamans...", s'attendrit une petite aide-soignante. A ce moment là seulement, la ronde pleura.